Le blog des étudiants, doctorants, vacataires, personnels, titulaires de la science politique en lutte contre la LRU et son décret
Intervention de Christophe Aguiton
« Je ne suis pas spécialiste des médias ». Il a été très impliqué dans les mouvements de 1995 et alter mondialistes. Avec D.Cardon[1], ils ont des points de vue qui différent des opinions véhiculées sur le rapport des médias aux mouvements sociaux. Pour eux, il faut comprendre la grammaire des médias, par exemple, la rubrique dans laquelle peut être rangé un sujet.
Les mouvements sociaux se construisent autour d'index et d’une dynamique. Ils peuvent rapidement partir et peut tomber très vite, ou alors à un certain moment, ils peuvent s'évader. La cristallisation des mécontentements, fédérés autour d'un mouvement, a pu conduire à des insurrections dans l'Histoire française. Aux USA, les grèves sont plus longues, plus massives, mais ne mènent pas nécessairement d'apogée aussi violente.
Comment se construit un mouvement ? Dans le rapport coût/avantage. Il y a une économie de la grève: à partir de quand elle coûte trop cher pour qu'on puisse éviter de faire des concessions. La fonction centrale de la grève a remplacé fin 19e siècle, l'idée de révolution a fonctionné, enfin fonctionne un peu. Les formes sont plus compliquées. On ne fait pas la grève aujourd'hui comme hier parce que les structures ont évoluée. Quel est le rôle de la manifestation ? D.Tartakovski a étudié comment la manifestation est en train de prendre la place de la grève comme moment de calcul du potentiel de la mobilisation.
Les médias construisent des index, avec lesquels on va juger du succès ou de l'échec d'une mobilisation. C. Aguitton prend appui sur le mouvement de 95 où une grève de cheminots fut suivie par la Poste. Le pouvoir ne cède pas, et tente de faire usage des usagers en colère. « Juppé fait la connerie de provoquer les grévistes, en affirmant qu'un million de manifestants lui feraient peut-être revoir sa copie. InfoMatin lance alors le Juppéthon, additionnant les manifestants jusqu'au million ». De nombreux manifestants irréguliers (étudiants, retraités, chômeurs) ont rejoints régulièrement les cortèges. « En 2005, c'était le nombre de bagnoles en feu, pour les chômeurs le nombre d'ASSEDIC occupés etc. »
Actuellement, l'index potentiel, se serait le nombre de présidents qui refusent le décret. Il y a donc une lutte pour l'imposition de l'index. Ça dépend des conditions de construction du mouvement.
Il n'est pas possible d'avoir des mouvements sans index (ils peuvent être pluriels, avec un dominant).
Intervention de Maxime Switek
Reporter à Europe 1 aux « informations générales » (« tout ce qu'on arrive pas à mettre dans les services économiques, sociaux, culturels, ainsi que globalement les dossiers chiants »), il est amené à suivre les mouvements sociaux. Mais l'événement déclencheur est la violence. On passe de la rubrique économie ou social à « informations générales », quand il y a un acte de violence. Pour lui, sa première expérience a été en Corse en 2005: le conflit SNCM où les grévistes ont détourné un bateau et qui a donné lieu à une intervention du GIGN. « Les médias généralistes s'intéressent encore plus à la chose quand ça merdouille ». Pour le CPE, il en est allé de même. Europe 1 est venu sur place quand les premiers incidents ont eu lieu. De même à Clichy ou Montfermeil.
Le danger c'est qu'Europe 1 a tendance à oublier le fond du problème, et à transformer l'histoire en feuilleton. Si ces actions n'ont pas lieu, les journaleux risquent de moins s'y intéresser, mais si elles ont lieu, on peut en oublier le fond, et au moment ou ça se termine, on remballe.
Habitude d'arriver quand ça se passe mal et de repartir quand ça va mieux.
Il y a d'autres médias (presse écrite ou magazine) qui s'intéressent à l'après, au fond du sujet. Ce qu'Europe 1 ne fera pas forcément.
O.Mauco: comment se repère-t-on, travaille-t-on dans un mouvement social, en Grèce par exemple ?
La Grèce, c’est une génération à 700€, en difficulté, avec un moment de violence. Un jeune abattu, embrasement de plusieurs jours. Au bout d'un moment, on décide d'y aller. Le correspondant en Grèce conseille de bouger.
Les radios privées (RTL, Europe 1, RMC) envoient souvent des journalistes seuls. Et on croise sur place des confrères… « forcément ». Arrivé à Athènes, il se fait tard, « je ne comprenais pas ce qu'on nous dit, et le centre-ville était désert… un peu tout pété, avec des groupes de jeunes assez énervés… et derrière la rédaction attend des sujets, du directs ». Accompagné d'un photographe, Switek se joint à d'autres. Il a tendance à fuir ses confrères de la télé, parce que les manifestants veulent rester anonymes. Il se retrouve dans un magasin d'électronique en cours de pillage. La police arrive bien plus tard, arrête tous les gens qui passent. On sait que ça va durer, les « CRS grecs sont des bourrins. En France, à côté de ça ils sont formés, ils font gaffe, ils sont pros. En Grèce, on a des CRS mal formés, mal équipés ». Ça fait des sujets. Après une première nuit d'émeute, ça se calme le matin vers 6h. La journée est plus calme, le soir ça reprend. Entre temps, on trouve quelqu'un qui parle la langue, un « fixeur » qui connait le pays, là ça n'était pas le cas. Dans le coin de l'Ecole polytechnique, ça se passe mal. Les manifestants tapent des journalistes russes. Ils s'en sont sortis parce que visiblement être russes faisaient d'eux des camarades. Le souci, c’est au bout de quelques jours, on s'ennuie un peu, parce que ça tourne en rond. Y a bien le fond du sujet; mais ça s'essouffle un peu. D'autres sujets prennent le devant de la scène. Au bout de 5 jours, il est revenu.
Questions:
Quel est le rôle des journalistes comme accélérateurs ou ralentisseurs d'un mouvement ?
Quelles pressions pouvez-vous ressentir de la part des politiques ?
Switek n’en a jamais eu. Il n'est pas journaliste politique, et même si Europe 1 a une certaine réputation, il ne faut pas fantasmer sur une possible ligne directe entre L’Elysée ou Matignon et Europe 1. Même si certaines personnes sont orientées à droite dans la rédaction, il n’y a pas eu de choses flagrantes. Mais il est régulièrement accusé par des manifestants d'être vendu. Les plus engagés sont forcément parmi les plus méfiants.
Exemple de Villiers-le-Bel : Il y a un amalgame qui se fait entre police/État/politiques/médias: la première version est donnée par les syndicats de police. C'est pendant plusieurs heures la seule version. Entre temps, les médias arrivent sur place, les témoignages sont très différents. La défiance vient à ce moment-là. « Parce qu'on a commencé par la version officielle, c'est un peu une connerie. Les témoins ont tous instinctivement une autre version des faits, sans s'être concertés ». Les gens n'entendent pas la précaution: « Cette version est celle du syndicat de police trucmuche », ils entendent surtout la version erronée du récit. Au sein d'une rédaction comme Europe 1, il y a plus de gens de gauche que de gens de droite, et la tendance à l'antenne est inexistante.
Que penses-tu de la mobilisation actuelle ?
C. Aguitton : beaucoup de choses peuvent nous amener à être optimiste. Il y a des éléments positifs en Outre-Mer, où les choses bougent, avec beaucoup de thèmes en jeu. Un climat social qui monte. Les jeux d'acteurs peuvent être négatifs, par exemple la CFDT a imposé une journée de mobilisation tardive. Sur le terrain universitaire, le gouvernement est en difficulté.
3 points de faiblesses:
Ø La journée du 19 Mars
Ø La CPU peut trahir le mouvement
Ø Une grève d'enseignants est aussi une grève d'étudiants. Il faut que ce mouvement dépasse les limites de la fac. Les présidents d'universités ça pourrait être un index-piège.
Quand on anime un mouvement social, comment fait-on pour manipuler les médias, et retourner un cadrage misérabiliste par exemple ?
C. Aguiton: D'abord en choisissant, la couleur politique d'un média, ensuite en jouant sur le « rubriquage ». Comment passer d'une rubrique à l'autre ? Les médias fonctionnent différemment d'un média à l'autre. Les radios sont là en premier, puis les télé, puis la presse écrite. Les médias étrangers arrivent à la fin c'est mauvais signe en général. Derrière il y a un jeu complexe, les acteurs sociaux peuvent réussir pas mal de choses. Si on vend à TF1 une grève qui n'existe pas encore (comme en 1995 avec la Poste), on la fait exister.
M. Switek: Il est difficile de mobiliser sur un sujet compliqué, assez technique. On a d'autant plus de mal à transmettre l'info que c'est un décret un peu précis, c'est pas si évident.
Pourquoi y a-t-il eu un point trafic avant les raisons de la grève le 29 ?
Switek: les gens écoutent la radio pour avoir l'heure et savoir s'ils peuvent prendre le métro. Donc la radio donne avant tout les infos pratiques.
Est-on condamnés à péter des trucs pour se faire entendre ?
Switek: Oui… sans doute. Mais il y a aussi le nombre de manifestants par exemple, ou les actions spectaculaires.
Des sujets relaient mal des événements réels, pourquoi ? Comprenez-vous qu'on vous trouve malhonnêtes du coup ?
Switek : D'abord, le journalisme n'est qu'un point de vue. On ne voit qu'une partie du sujet, on fait forcément des erreurs. Il y a toujours des erreurs parce qu’on travaille dans l’urgence et qu’en fonction de l’endroit où on arrive et de sa source, l’angle peut changer.
Un vocabulaire stigmatisant « prise d'otage », « jeudi noir » est souvent appliqué aux mouvements sociaux, ça en fait partie aussi ?
Switek: Pour faire amende honorable, je dirai que les journalistes peuvent être parfois un peu fainéant et utiliser des termes faciles: la grogne, la prise d'otage. Il faut accrocher l'oreille avec certains termes. On utilise surtout souvent ces termes avant les événements eux-mêmes.
Intervention de Patrick Champagne
L'exposé fait précédemment est assez riche, sur les difficultés, les enjeux. Les médias sont un enjeu, on le voit avec les syndicats de police. Pourquoi être dans les médias ? C'est pour être vu et reconnu ; c’est donc efficace dans les mobilisations. Les journalistes sont un enjeu et en même temps, ils essaient de faire leur métier. Impossible de laisser les médias uniquement aux mains des journalistes ! Le poids politique en est trop important. Au niveau national, on ne peut pas dire ce qu'on veut. Plus on monte, plus les mots sont contraints. Les médias sont devenus de plus en plus importants, il faut montrer qu'on existe, être vu, et ce de manière favorable. Comme les médias interviennent surtout quand ça devient spectaculaire, il faut gérer l'image qu'on donne des actions.
· Pourquoi on en veut tant aux médias ? Quand on est concerné, la façon dont on rend compte de ce qui nous concerne nous donne l'impression de ne pas être compris. Ceux qui ne sont pas concernés s'en foutent. On a tendance à « expliquer en 2 minutes ».
· Il y a aussi un phénomène de production de l'information : un sujet traité par un média n'a de poids que s'il est traité dans d'autres. Un mouvement social dont on parle au 20h doit forcément être couvert ailleurs le lendemain. Si on n’est pas sûr de ça, alors la mobilisation n'a pas vocation à être traitée (du point de vue des médias). Phénomène de sélection complexe.
· La circulation de l'info dans la rédaction passe par la précarité du poste. On contrôle une rédaction quand on met les bonnes personnes à la bonne place, en sachant qu'on peut les éjecter.
Les médias sont l'objet de récrimination parce qu'ils sont un enjeu. Dans le monde occidental, on montre sa force pour ne pas avoir à s'en servir. Les manifestations consistent en cela. En une démonstration de force. Ça fait une sorte de « piège à journalistes », qui va donner une vision attirante de la mobilisation. Il y a une critique réactionnelle: qui consiste à refuser les journalistes de façon violente et une critique déontologique, qui consiste à poser des règles et à vérifier l'écart aux règles du journalisme, et puis il y a la critique des sciences sociales, qui observait ou tentait d'observer les conditions de production de l'info: tout le monde n'a pas la même assurance en soi. Que pensez-vous Maxime Switek des tics d’écritures comme les micro-trottoirs ?
M. Switek: « Je n'aime pas faire les micro-trottoirs, et plus généralement je pense qu'on en demande trop aux médias, on ne sait pas comment ça fonctionne, et on a l'impression qu'on met dans le même panier tous les journalistes, médias, télé, films. On n’éduque pas les gens à consommer les médias, on explique mal comment les journalistes font l'info, pris dans des pièges, des ennuis professionnels, quotidiens. On nous demande des choses impossibles à réaliser, et on essaie de les faire le plus honnêtement possible. Dans les écoles de journalisme on apprend aujourd'hui des choses qui font que ça va changer. Moi à l'IEP de Toulouse, j'ai eu comme Professeur P. Champagne. Depuis je n'ai jamais cité un résultat de sondage. Mais ça prend du temps d'apprendre ce genre de petites choses».
Question à Patrick Champagne (les deux autres intervenants ont du quitté la conférence pour des raisons professionnelles):
La critique des médias est souvent faite par d'autres médias. Quand un média dit une connerie c'est par un média qu'on l'apprend. Quelle est la part de « concurrence » et la part d'objectivité journalistique ?
Les médias n'aiment pas pointer du doigt sur leurs erreurs. Ce n'est pas rentable. Ils ont une formule qui consiste à mettre au point un médiateur qui va expliquer comment se fait l'information, quelle est la ligne éditoriale. Triple dimension: politique, économique et intellectuelle. Il s'agit de rentrer dans les médias pour être entendu politiquement. Selon les mouvements sociaux, il y a des gens plus ou moins compétents pour organiser les choses et créer l'image. Il n y a rien de mieux qu'un journaliste pour conseiller un groupe sur la communication.
Questions: Comment le cadrage peut affaiblir un mouvement social ? Quel est le rôle d'internet dans les mouvements sociaux ?
Internet constitue une révolution de la façon dont fonctionne l'espace public: porter fortement atteinte aux monopoles de diffusions de l'info: possibilité de créer des espaces alternatifs et de neutraliser le droit d'entrer économique, on peut créer gratuitement son site et le faire fonctionner sans trop de compétence. On peut ainsi parler de l'info, et de la façon dont elle est fabriquée surtout.
Il n y a pas de vérité dans l'usage du courrier des lecteurs, qui est une façade commerciale. Internet permet de se passer des autorisations, de s'exprimer, d'analyser ce qu'on veut. Média Paranoïa de Joffrin, trahit la perte de légitimité qui se fait. Une chroniqueuse disait dernièrement: « sur internet, il y a toujours quelqu'un de plus fort que vous ».
Pour ce qui est du cadrage, on ne peut pas se limiter à des coups de fils entre politiques et journalistes. Ce qui est dit est fonction des conditions dans lesquelles on a à le dire. Quand on doit s'exprimer en 2 minutes, on dit pas les choses comme en 10 minutes. Selon qu'on va faire 3 portraits, qu'on va faire parler Madame Untel de choses privées ou publiques, ou alors un syndicaliste super expérimenté.
Pour aller plus loin :
Acrimed :
Cardon (Dominique), « La rébellion dans la communication », in Crettiez (Xavier), Sommier (Isabelle), dir., La France rebelle. Tous les mouvements et acteurs de la contestation, Paris, Michalon, 2006, p. 503-514.
Champagne (Patrick), Faire l'opinion. Le nouveau jeu politique, Paris, Éditions de Minuit, 1990.
Champagne (Patrick), « Les médias, les journalistes et leur pouvoir », Nouveaux Regards, n° avril-juin 2006, pp. 4-7.
Disponible en ligne ici.
Neveu (Erik), « Médias, mouvements sociaux, espaces publics », Réseaux, 1999, V. 17 n° 98, p. 17 – 85
Disponible en ligne ici.
[1] Aguiton (Christophe), Cardon (Dominique), « Militants et TIC » (avec) in D. Benamrane, B. Jafré, F.-X. Verschave (dir.), Les télécommunications entre bien public et marchandise, Paris, Editions Charles Leopold Meyer, 2005, p. 287-297.